Kazan, moi non plus

(Premier épisode ici)

C’est le prix de la désorganisation peut-être. Arrivée à Kazan après une sympathique mais courte nuit dans le train, je constate que je me suis emmêlée les pinceaux dans les horaires et me trouve avec des options peu réjouissantes pour rallier Perm où m’attend mon train suivant :

– tenter une connexion incertaine à 4h du matin dans une ville inconnue même de l’office de tourisme,

– passer une nuit dans un train puis 3 nuits dans un autre – avec éventuellement une douche quelque part entre les 2,

– rebrousser chemin vers l’ouest via Iekaterinbourg

Je m’en veux à mort de ce ratage d’infos niveau débutant. Galère. Prise par mes recherches d’hôtel et de billets, je ne vois de Kazan que les rues poussiéreuses et la rue piétonne, shopping mall à ciel ouvert. Mon voyage m’apparaît d’un coup comme un long trajet épuisé d’escales insatisfaisantes. Mais qu’est ce que je fais ici déjà ?

Le bon moment pour craquer.

Marre de la mauvaise volonté des guichetières aimables comme des portes de prison malgré mes 3 mots de russe et ma persévérance de guichet en guichet.

Des réceptionnistes et serveurs qui m’ignorent ou me font la tête (cri du coeur délivré à pleins poumons : « comment ça vous voulez commander autre chose ? J’ai déjà préparé l’addition ! » )

De manquer me faire écraser à chaque passage piéton : si dans le doute je ralentis, le conducteur me fait de grands signes irrités l’air de dire : « passe, mais passe vite bon sang, je suis pressé ».

De me faire engueuler toute la journée : « Passeport ! », « Diévoutchka [jeune femme], pas par ici », « Diévoutchka ! Qu’est ce que tu prends en photo ? », « Diévoutchka ! Ton lacet est défait ! ». Une fois sur 2 quand j’entre dans une gare, l’un des (nombreux) policiers préposés à la sécurité me tombe dessus : « Diévoutchka, vous cherchez quoi ? ». Et finit par m’envoyer au mauvais guichet. Principe n°1 : avoir l’air de savoir où on va en rentrant dans une gare. Sans compter toutes les fois où je tends le dos avec le pressentiment que je suis en train de faire un truc pas réglementaire mais que j’arriverai peut-être à passer en douce.

Même mon Sourire Innocent n°2 et ma politesse impeccable, mes super-pouvoirs à moi, commencent à s’effriter.

Moi aussi, j’ai envie d’aboyer. D’ailleurs je ne me prive pas pour faire des commentaires désagréables en français et à haute voix.

A ce stade, je donnerais cher pour croiser un petit Européen pur beurre, Français s’il le faut et tant pis pour l’exotisme. Ici, l’Europe ? Quelle blague ! On devrait vraiment arrêter avec nos rivalités avec les Anglais et les Allemands et notre difficulté à faire l’Europe : nous avons tellement plus en commun que ce que nous pensons. L’art des cafés. Du service aux touristes étrangers (*). Des trottoirs impeccables. Les vrais fondamentaux en somme.

…Pas de panique : je m’auto-diagnostique un classique « syndrôme de Pékin » :

Syndrôme de Pékin [petaj de plon] : frappe le touriste occidental en voyage à Pékin, au bout de 3 à 5 jours. Manifestations :

– Fixations obsessionnelles sur certaines caractéristiques des autochtones : crachats, saleté, hostilité supposée (cf. « Meiyou »)… Cas graves : délire de persécution

– Dénigrement global du pays et des habitants

– Recherche frénétique de repères occidentaux (cf. McDonalds)

Egalement observé en Inde (cf. Délire de Delhi) et parfois en Russie.

Apparenté : syndrôme de Paris

in Affections du voyageur, éditions de la Musette voyageuse, 2008, p. 267

Je sais qu’il faut respirer à fond et rire un peu de soi-même.

La solution ? elle arrive toujours toute seule sous la forme de quelqu’un d’ultra-charmant qui me sort de la panade et me fait culpabiliser de ma rage rentrée. En l’occurrence, Leysan et Dalia de l’Office de Tourisme de Kazan, compatissantes, prêtes à m’accompagner à la gare pour régler ces histoires de billets, me conseillant de prendre une nuit de sommeil avant de me décider. Un chouette café, un tour au marché (un truc qui a toujours le chic pour me mettre de bonne humeur) et une visite du Kremlin classé au patrimoine mondial de l’Unesco avec sa moquée flambant neuve et hop, tout va mieux.

Je sais déjà que dans mon souvenir l’hostilité russe s’effacera derrière les bons moments. Et sera même appréciée comme le signe de l’authenticité : ici, comme en Chine ou en Inde, je suis une étrangère avant d’être une touriste, on s’autorise à me traiter comme on veut et c’est peut-être pas plus mal. En prime, je songe qu’il y a un an j’étais dans l’oeil du cyclone, plus paumée encore que ce que je pensais : aujourd’hui tout va tellement mieux…

Ah la la, quelle chance d’être à Kazan ! Et puis, rien de tel que faire engueuler par des guichetières acariâtres pour voir la vie du bon côté !

(*) si, si si, même en France me dit-on partout. Nous avons fait beaucoup de progrès, l’air de rien.

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8 commentaires on “Kazan, moi non plus”

  1. Marianne Gérard dit :

    Super que tu aies mis la cartes de ton parcours avec une petite actualisation de « où tu te trouves »… comme ça on sait que c’est fini les galères à Kazan et que tu es entre Oulan-Truc et Oulan-Machain (Oulan Oulan tout ça !) donc que les problèmes dont tu parles sont déjà derrière toi… C’est plus rassurant que de se dire que tu es en temps réel aux prises avec des babouchkas mal embouchées sans qu’on puisse rien y faire évidemment…

    Elle est pas mal la mosquée de Kazan dis donc !

  2. Marianne Gérard dit :

    Tes photos sont vraiment chouettes au fait !!!

    et question subsidiaire : tu as combien de décalage horaire avec nous, maintenant, à la louche ?

  3. Olga dit :

    Comme quoi parfois il faut s’éloigner un peu pour y croire… vive l’Europe ;)!

  4. Andy dit :

    Bonjour… I met you in Napoleon Hostel Moscow. Comment T’appelle tu?

    Your trip et formidable

    Andy

  5. Ibo dit :

    Haut les coeurs, chère Marine !
    Tu as raison, la beauté, l’art et les rencontres humaines font oublier le reste (la bêtise, l’ignorance, etc.).

    Je viens de voir ta carte G**gle aussi: en fait, ça donne un côté encore plus vertigineux et étourdissant à ton périple.

    Faut le faire quand même, et tu es en train de le faire, ce vieux rêve comme tu dis.

  6. […] peut-être pas le même point de vue lors d’une seconde visite. Je suis passée à côté de Kazan. J’aime Perm. Depuis Kazan, je rebrousse chemin vers l’ouest via Iékaterinbourg, dans […]

  7. Marine dit :

    Zut, je voulais vous faire rire et je vous inquiète ! Tout va bien, je répète : tout va bien… Les petits coups de sang du voyageur font partie des charmes du voyage. Et d’ailleurs se concentrer sur les babouchkas mal embouchées permet de se vider efficacement la tête, je trouve ça très sain pour le mental !
    +6h de décalage ici à Oulan-Bator (mais +7 à Irkoutsk)
    …Mais quand même oui, vive l’Europe !! (et l’espace Shengen 😉

  8. Marine dit :

    Hello Andy ! So that’s what I was working intensely in the kitchen of Napoleon hostel : glad you like it ! Marine


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